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Les enfants détruisent-ils la vie intime ?

Publié le par M.Hermassi

L’arrivée d’un enfant – et pire, de plusieurs… – serait un véritable tue-l’amour. Et si c’était l’inverse ? Devenir parent peut cimenter le couple. À condition qu’il se préserve un espace bien à lui.

Christilla Pellé Douel

Sommaire

Lorsque le choix d’avoir des enfants ne se posait pas et que priorité était donnée à la vie de famille, les couples malheureux ou frustrés serraient les dents et tenaient vaille que vaille, « pour le bien des enfants ». Mais l’avènement de la culture hédoniste et la valorisation de l’individualisme ont changé la donne. S’épanouir en tant qu’individu est devenu le but de nos existences. Une priorité qui a profondément modelé notre conception du couple et de la famille. Désormais, on vit ensemble ou on se marie par amour ! Et l’enfant apparaît comme une prolongation de cette union, son aboutissement plutôt que sa finalité. « Les enfants sont projetés dans l’avenir de leurs parents, confirme Serge Hefez, psychiatre, psychanalyste et thérapeute de couple. Ils sont porteurs de “l’incarnation” du couple. » Seulement voilà. Quand l’enfant paraît… c’est aussi le principe de réalité qui réapparaît. Le bel amour narcissique est tout à coup bousculé par les cris et les pleurs d’une minuscule personne qui prend beaucoup de place.

Le séisme de la naissance

« L’idée que l’arrivée d’un enfant est un événement déflagrateur dans le couple est très récente », poursuit Serge Hefez, qui voit défiler dans son cabinet de ces couples qui n’arrivent plus à se retrouver après une naissance. « Nombre d’entre eux sont des couples miroirs, observe-t-il. Très amoureux, passionnés, ils s’articulent autour d’une “narcissisation” mutuelle. » L’arrivée de l’enfant est alors vécue comme un séisme, car « elle produit de l’altérité, de la différenciation. Pas seulement des parents par rapport à l’enfant, mais aussi des parents entre eux. Ils deviennent deux, un homme et une femme, un père et une mère. Ils ne forment plus une seule entité. Dès lors, le couple miroir vole en éclats ou menace de le faire ». Selon le psychanalyste Gérard Bonnet, « on se rend mieux compte aujourd’hui que l’arrivée d’un enfant est une épreuve, un pari. Ce qui signifie que l’on sait également que le lien va devoir se transformer si l’on veut poursuivre la route ensemble ». C’est ce que Serge Hefez appelle « faire la place à un tiers ». « L’enfant peut alors s’insérer au milieu du couple, sans le séparer, constate Jocelyne Dahan, médiatrice familiale. Si l’enfant a été construit dans le désir de chacun et que les deux parents ont été associés dans ce désir d’enfant, tout ira bien. »

Continuer à faire l'amour

Encore faut-il avoir envie de continuer à vibrer sur la fréquence de l’amour érotique. « Sinon, le couple est en danger », souligne Jocelyne Dahan. Pour Gérard Bonnet, « il n’y a aucune raison de penser que la dimension érotique va disparaître avec la naissance de l’enfant. Mais retrouver la sexualité passe par la tendresse, qui doit prendre place avant la naissance, car elle servira de relais après l’arrivée du bébé, lorsque la libido est un peu en panne. » La sexualité devient alors pour le couple le lieu protégé de la relation. Souvent d’ailleurs, la disparition des relations sexuelles après la naissance est annonciatrice d’une rupture. Gérard Bonnet est catégorique : « Il faut absolument que la vie de couple devienne la première source de satisfaction pour chacun. » « Méfions-nous des “bébés contraceptifs”, prévient de son côté Jocelyne Dahan. Il est facile de se cacher derrière l’épuisement pour ne pas reprendre de vie intime… »

Pourquoi accorder une telle place à la libido parentale ? « Parce qu’elle est vitale pour l’équilibre de chacun, y compris pour celui de l’enfant. » Gérard Bonnet insiste : la sexualité est la condition de la « recréation » du couple. « Certes, analyse-t-il, chacun arrive avec sa propre histoire, ses propres représentations, mais la sexualité permet d’inventer le nouveau couple parental, de le prendre en charge. » Et de souligner la place des femmes dans ce moment délicat : « Elles doivent se sentir responsables du redémarrage de la vie amoureuse, se tourner vers le père rapidement, afin d’éviter qu’il se sente exclu », conseille-t-il.

A lire

Scène de la vie conjugale de Serge Hefez. Dans son nouvel ouvrage, Serge Hefez pose carrément la question : le couple a-t-il encore un avenir ? Vaste interrogation, que le psychanalyste explore en étudiant une vingtaine de « scènes de la vie conjugale » (en référence au film-fleuve d’Ingmar Bergman). Et nous répond que oui, le couple, c’est parfois difficile, mais que cela en vaut la peine (Fayard, 2010).

Un avis partagé par Jocelyne Dahan : « Avec la maternité, l’homme perd sa femme et retrouve une mère. Si cet espace sensuel n’est pas rempli, il se sentira vite hors jeu. Il y a, c’est vrai, un effort à fournir de la part des femmes. Il est tellement satisfaisant de se laisser remplir par le bébé… Pourtant, trop donner à un enfant, c’est accepter de recevoir moins en tant que femme. » « La naissance vient signifier la maturité sexuelle du couple et extirpe chacun de sa position de “vieil enfant” », note Ghislaine Paris, sexologue et thérapeute de couple. Et ce qui est bon pour les parents est bon pour l’enfant. Avoir une vie amoureuse, c’est sortir des préoccupations parentales et laisser un espace à l’enfant pour grandir. « Celui-ci vit de cet amour, insiste Gérard Bonnet. Le détachement partiel de leur part à son égard car il n’occupe plus toutes les pensées parentales, maternelles en particulier, lui laisse l’espace mental nécessaire pour se développer. Françoise Dolto disait que l’on voyait les enfants s’épanouir au fur et à mesure des retrouvailles amoureuses des parents. »

Jocelyne Dahan, dans son activité de médiatrice, reçoit les couples en pleine crise. Elle constate : « Les enfants ne peuvent pas et ne doivent pas répondre à tous les besoins de leur mère. Il est essentiel de lâcher son enfant, de ne pas lui donner l’impression qu’il est le centre du monde et, surtout, de ne pas lui donner la responsabilité de rendre sa mère heureuse. Prendre ne serait-ce qu’un moment, s’échapper deux heures, c’est essentiel. Pour soi et pour son enfant. Être une femme et un homme épanouis, ça rend meilleurs parents. »

enny, 55 ans, administratrice culturelle 
« Nous nous sommes rencontrés au lycée, nous avons commencé à vivre ensemble dès l’âge de 20 ans et, deux ans plus tard, notre fille aînée arrivait. Je voulais une tribu, mais il était très clair que ma vie de couple était essentielle. Les enfants sont faits pour partir, le couple est fait pour durer… Christian est moi sommes très attachés l’un à l’autre, nous nous comprenons, nous avons des valeurs communes, et nous avons toujours su garder des moments pour nous. Au moins une fois par semaine, nous avons pris l’habitude de sortir, et de partir une fois par an en week-end. Mais un couple, ce n’est pas seulement l’amour, c’est aussi une attention quotidienne à l’autre. Quand Christian rentre le soir après moi, je suis toujours contente de le retrouver, je me lève pour lui ouvrir la porte… Voilà, ce sont des petites choses comme ça. Je l’admire, il est courageux, tolérant, ouvert… Nous avons toujours fait comprendre aux enfants que notre vie de couple était fondamentale et qu’ils ne devaient pas l’envahir. À 20 heures, ils étaient couchés et la soirée était pour nous. C’est à l’adolescence que cela devient difficile : les ados ont toujours envie de parler au moment où vous avez envie d’être tranquille ! Mais les enfants n’ont jamais été un frein dans notre vie amoureuse : je dirais même qu’ils donnent de l’énergie, permettent de faire le tri, de mettre les priorités en ordre. »

« Notre couple a toujours été au centre de nos préoccupations »

Christian, 55 ans, directeur de gestion locative 
« Lorsque nous nous sommes mariés, la famille nombreuse n’était pas une priorité pour moi : je suis fils unique ! Avoir beaucoup d’enfants rendrait la vie de couple plus difficile ? Je dirais que le nombre ne fait rien à l’affaire, au contraire : avec cinq enfants, on a plus de distance, on est moins angoissés qu’avec un seul. Nous nous entendons très bien, Jenny et moi. Nous avons la chance de vivre quelque chose d’un peu unique, un amour qui reste très intense. Différent des débuts, mais toujours aussi fort. Nous adorons être ensemble, faire des choses tous les deux, qui peuvent sembler dérisoires, mais qui nous apportent beaucoup de plaisir, comme jardiner ou visiter des expositions. Nos enfants nous reprochent – en rigolant, car au fond, ils en sont fiers – d’être trop fusionnels ! Un comble pour des parents de famille nombreuse ! Mais je dois reconnaître que notre couple a toujours été au centre de nos préoccupations. On est sortis en semaine, au cinéma, au théâtre, c’était important de s’abstraire de la vie familiale. Le désir est toujours aussi fort. Quand les enfants étaient petits, nous profitions des plages de tranquillité pour nous retrouver. Mais nous n’étions pas constamment aux aguets et nous nous embrassions devant eux. Je dois dire que je supporte de moins en moins d’être séparé de ma femme. Lorsqu’elle part en vacances avec les enfants, j’ai hâte de la retrouver. » 
Propos recueillis par C.P.-D.

 Psychologies

 

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