Cancer de la prostate : la polémique
Les urologues préconisent un dépistage individuel et annuel de ce cancer, le plus fréquent chez l'homme, entre 50 et 75 ans. Les épidémiologistes avancent des inconvénients certains et un bénéfice hypothétique.
Pour le dépistage
Dr Georges Le Coguic, urologue et directeur de la clinique urologique Nantes-Atlantis
Le Point : Quelles sont les preuves justifiant un dépistage du cancer de la prostate ?
Dr Georges Le Coguic : Il est établi par plusieurs études qu'un cancer de la prostate diagnostiqué avant 65 ans tue trois fois sur quatre s'il n'est pas traité, et que seuls les cancers découverts tôt pourront bénéficier d'un traitement à la fois efficace et peu agressif. Notre association professionnelle recommande donc un dépistage annuel et individuel chez les hommes dès 50 ans et jusqu'à 75 ans.
Les moyens de dépistage existants, toucher rectal et dosage des PSA (antigène spécifique de la prostate) sont-ils parfaits ?
Non, le PSA apporte une présomption. Mais ce dosage biologique corrélé au toucher rectal est le plus pertinent en l'état actuel des connaissances. Il n'y a aucune fantaisie, selon l'urologue qui pratique ce dépistage, dans l'interprétation des taux de PSA. Chacun applique les recommandations de l'Association française d'urologie. Des zones de doute existent : quand il est difficile d'interpréter les taux, il faut systématiquement faire un dosage comparatif quatre à six mois plus tard.
Peut-on distinguer un cancer de la prostate qui va évoluer d'un autre qui ne va pas le faire ?
C'est toute la question. L'essentiel n'est pas de découvrir tous les cancers de la prostate, mais de dépister précocement ceux qui seront potentiellement dangereux. Le premier élément de jugement, c'est la tranche d'âge : il est utile de guérir un patient quand il a quinze ans d'espérance de vie, durée moyenne d'évolution spontanée d'un cancer de la prostate. C'est pour cela que, chez une personne de 80 ans, il n'est pas utile de dépister un cancer asymptomatique, tandis que chez une personne de la cinquantaine, au contraire, c'est bénéfique. Le deuxième critère de jugement, c'est l'analyse au microscope des cellules prélevées lors de la biopsie prostatique. Le PSA met sur la voie de la biopsie, qui se fait par voie transrectale, et la biopsie permet d'établir un indice d'agressivité cellulaire, appelé "Gleason", qui est l'élément majeur du potentiel évolutif du cancer. L'âge du malade, le taux de PSA et la classification de Gleason permettent de proposer le traitement le plus adapté aux tumeurs malignes localisées à la prostate sans dissémination métastatique : surveillance active, chirurgie, radiothérapie, curiethérapie, ultrasons de haute fréquence.
Contre le dépistage
Catherine Hill, épidémiologiste à l'Institut Gustave-Roussy, Villejuif
Le Point : Pourquoi, en tant qu'épidémiologiste, êtes-vous très réticente au dépistage systématique de masse du cancer de la prostate ?
Catherine Hill : Le sens commun conduit évidemment à penser que, découvert plus tôt, un cancer sera mieux soigné et le risque de décès lié à cette tumeur plus faible. Mais ce qui est vrai pour le cancer du sein, par exemple, ne l'est pas pour toutes les tumeurs malignes, le cancer de la prostate, notamment. En 1934 déjà, le Dr Arnold Rich du Johns Hopkins Hospital (Baltimore, États-Unis), après avoir réalisé 2 000 autopsies, a pu mettre en évidence qu'à partir de 65 ans 26 % des patients décédés de tout autre chose étaient aussi porteurs d'un cancer de la prostate - ce taux atteint même 70 % à partir de 85 ans. L'inconvénient majeur du dépistage du cancer de la prostate, c'est donc le risque de surdiagnostic, c'est-à-dire le dépistage de cancers qui ne seraient jamais devenus symptomatiques. Soit le cancer évolue trop lentement et le patient décède d'une autre cause, soit le cancer régresse spontanément avant le décès du sujet. Il faut savoir qu'aucun traitement proposé (prostatectomie, radiothérapie externe ou curithérapie) n'est exempt d'effets secondaires. Les traitements, même réalisés par les mains les plus expertes, entraînent souvent impuissance ou incontinence.
Que faut-il faire, alors ?
En l'état actuel des connaissances, les recommandations de l'Association française d'urologie (Afu) sont mal fondées. Il est indispensable d'avoir la certitude que ce dépistage diminue la mortalité par cancer de la prostate avant d'envisager de le recommander et de l'organiser systématiquement pour les 7 millions d'hommes de 50 à 75 ans vivant dans notre pays. Pour l'instant, nous n'en avons pas la preuve.
Quand pourra-t-on avoir des certitudes ?
Nous ne pouvons que réitérer les recommandations de l'Anaes (devenue Haute Autorité de santé), à savoir qu'il convient d'attendre les résultats des essais en cours avant d'entreprendre un dépistage systématique en France. Deux essais se déroulent actuellement en Europe et aux États-Unis et nous devrions avoir les premières analyses de la mortalité dès 2008. Ces études devraient permettre de régler cette question majeure.
Le point.fr
Santé
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