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My Tram Experience : le racisme ordinaire à l’ère des vidéos virales

Publié le par M.Hermassi

Suite à l'arrestation d'une mère de famille filmée alors qu'elle insultait des passagers de couleurs ou d'origines étrangères dans le tramway de Londres, deux autres documents montrant des incidents à caractère racistes ont refait surface. Sur la toile, les internautes anglais se déchaînent. La police, elle, mène l'enquête.

Tout a donc démarré avec cette scène captée dans un tramway bondé circulant dans le Sud de Londres. On y voit une mère de famille, avec son jeune fils sur les genoux, se lancer dans une tirade haineuse de plus de deux minutes à l'encontre des passagers qui ne sont pas à ses yeux des vrais britanniques.

"Qu'est-ce qu'est devenu ce pays... avec des tas de noirs et des tas de putains de Polonais", balance cette femme au début de la vidéo. "Vous n'êtes pas anglais, vous non plus vous n'êtes pas anglais, aucun de vous n'est un putain d'Anglais".

"Retournez dans vos pays, ne venez pas dans le mien, la Grande-Bretagne n'est plus rien, la Grande-Bretagne est foutue", poursuit-elle, insultant les gens (blancs comme non-blancs) qui lui signalent la présence d'enfants dans le tram, tente d'argumenter avec elle ou lui demande de tout simplement de la fermer.


 
  Mise en ligne le 27 novembre sur YouTube sous le titre "My Tram Experience", la vidéo a très vite fait le tour du web (elle affiche maintenant plus de 8 millions de vues) et suscité des dizaines de "video response", pratique courante sur le site de partage, postées par des internautes de toutes origines s'offusquant de la scène.

Alerté par le succès de la vidéo, ainsi que le hashtag #mytramexperience où les internautes anglais se sont également bien lâchés, la police a rapidement lancé une enquête et annonçait dès lundi avoir mis la main sur la jeune femme, qui se nomme Emma West.

"Un femme de 34 ans de New Addington a été arrêtée lundi, 28 novembre, pour suspicion d'infraction à l'ordre public à caractère raciste", précisait un porte-parole de la police des transports. "Ceci est en relation avec la vidéo apparue sur YouTube qui a été portée à l'attention de la police plus tôt dans la journée."

Après être passée devant le juge, mardi, Emma Watson a vu sa détention prolongée jusqu'au 6 décembre. Lundi, le magistrat en charge de l'affaire avait déclaré avoir refusé de la libérer en raison des menaces de mort qu'elle aurait reçues.

Dans la foulée, un compte YouTube a publié deux autres vidéos d'incidents similaires, intitulées My Tram Experience part 2 et part 3, avec des protagonistes ayant le même profil (trentenaire et brune). En fait il ne s'agit pas d'Emma West mais de vidéos plus anciennes qui ont été renommées pour alimenter le buzz, comme on peut le vérifier sur les versions originales.

L'un des vidéos se déroule dans un train reliant Londres à Manchester, et date de 2009. La diatribe ressemble à s'y méprendre à celle de la mère du tram, avec des "fuck" un peu partout et en prime une imitation de l'accent du Moyen-Orient.

 

 

L'autre remonte au mois de juin dernier et a été filmée dans le métro londonien. Selon le commentaire de la vidéo originale, c'est un Russe qui est cette fois visée par une femme (décidément) tout aussi remontée contre les étrangers, accusés de venir profiter du système anglais.

 

 

Cette série de vidéos, récentes ou non, ne se contente pas de générer des clics, puisque la police des transports a déclaré avoir lancé une autre enquête sur la scène tournée en 2009, pourtant passé plutôt inaperçue à l'époque. "De tels comportements anti-sociaux sont inacceptables et nous demandons à quiconque en est victime ou témoin de contacter la police", a déclaré son porte-parole. Si elle est retrouvée, cette femme pourrait donc elle aussi être poursuivie, deux ans après les faits.

 

Augmentation des crimes racistes en Angleterre

Avec l'avènement des smartphones, ce type de films pullulent sur les sites de partage et les auteurs de ces agressions verbales ne pourront plus agir en toute impunité si la police décide d'enquêter sur tout ce qui est rapporté sur YouTube. Certains s'en inquiètent, comme cet éditorialiste du Guardian, Sunny Hundal, lui-même d'origine étrangère, qui a pris la défense d'Emma West contre ceux qui souhaiteraient lui régler son compte ou qu'on lui retire son enfant. En effet, si son adresse est divulguée sur internet (ce qui est très facile) et qu'un énergumène passe à l'acte, que dira-t-on ? Qu'elle l'a bien mérité ? D'autant que d'autres incidents bien plus graves n'ont pas eu un tel impact auprès du public et des médias, rappelle-t-il.

Dans une tribune publiée sur le Huffington Post, Nabeela Zahir, journaliste d'origine pakistanaise, estime au contraire que ces vidéos illustrent une triste réalité de l'Angleterre actuelle, où les agressions racistes seraient monnaie courante. "En novembre 2010, les premiers chiffres jamais publiés sur les crimes haineux en Angleterre, Irlande du Nord et Pays de Galles ont été publiées. Les statistiques montrent qu'en 2009 43 426 cas de crimes haineux liés à la race ont été rapportés, avec en prime 2 083 cas de crimes liés à la religion", souligne celle qui a vu l'islamophobie grimper en flèche depuis le 11 septembre 2011 avec l'apparition de groupuscules comme l'EDL (English Defense League).

L'éternel débat sur la réponse à donner aux propos racistes (faut-il les contredire ou les interdire ?) n'est donc toujours pas tranché. Le prisme du net, où les commentateurs anonymes disent tout haut ce qu'ils pensent tout bas dans la vraie vie, montre en tout cas à quel point le fameux vivre ensemble est précaire dans nos sociétés occidentales. En Angleterre comme en France, deux pays qui ont opté pour des politiques d'intégration différentes mais infructueuses. Et nos dirigeants, accaparés par la sauvegarde de nos "triple A", ne sont pas prêts de s'attaquer au problème.

Fluctuat

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