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De la sclérose en plaques au syndrome de Guillain-Barré : comment démasquer les hypocondriaques

Publié le par M.Hermassi

A travers son témoignage personnel, l'auteur met le doigt sur un mal qui nous touche tous à divers degrés : l'hypocondrie. Extrait de "Confessions d'un hypocondriaque" (1/2).

 

Il me faut le confesser dans ces pages ― elles ont été écrites pour cela ―, toutes les maladies dont j’ai à me plaindre, et que je redoute, partent d’un seul et même endroit : le cerveau. C’est le quartier général de mes angoisses, le récipient où mes délires infusent. Je surveille mon corps comme on surveille un trésor, je lui accorde une attention de tous les instants, il est sur écoute en permanence. À trop vouloir écouter, on finit par entendre et c’est alors que mes méninges se mettent à chauffer jusqu’à ébullition. Dès le moindre symptôme, je me sais atteint d’une maladie grave et dans la plupart des cas, incurable, j’en suis convaincu jusqu’au tréfonds de mes cellules. Si Jésus prenait sur ses épaules tous les péchés du monde, je porte sur les miennes toutes les maladies du monde et mon chemin de croix est jalonné de consultations, d’ordonnances, d’analyses et d’examens de toutes sortes. Inutile de culpabiliser pour l’équilibre de nos finances publiques si vous êtes du genre à filer chez votre généraliste au premier rhume venu ; quand il s’agit de creuser le trou de la Sécu, je manie la pelleteuse comme personne. Je me souviens parfaitement du jour où Claire prononça le mot pour la première fois. C’était en 2002, au Café Ruc, place du Palais-Royal. Nous nous connaissions depuis quelques jours seulement et, devant un thé aux fruits rouges pour elle et un jus de tomate bio pour moi, je lui racontais ma vie ― passionnante ― de journaliste, comment je trouvais l’inspiration de mes sujets, les heures passées sur mon ordinateur à écrire, et le syndrome du canal carpien qui en avait résulté au niveau de ma main droite. C’est au moment où je lui confiais avoir cru dans un premier temps à la sclérose en plaques qu’elle prit quelques secondes pour m’observer avec ses yeux verts, avant de me questionner, un délicieux sourire en coin. ― Thomas, tu ne serais pas un peu hypocondriaque par hasard ? ― Pardon ? ― Oui, tu sais bien, du genre à toujours t’imaginer avoir attrapé une maladie, grave bien entendu, sinon c’est pas drôle. Elle m’aurait traité de chochotte peureuse et pleurnicharde que je ne me serais pas senti plus humilié. ― Pas du tout, je n’imagine rien et connaissant les signes avant-coureurs de la sclérose en plaques, je pensais avoir des raisons valables et objectives de m’inquiéter. J’essayais de m’exprimer sur le ton le plus dégagé possible. ― Et avant celle-ci, quelle autre maladie as-tu pensé attraper ? ― Je ne vois pas, aucune récemment. Je voyais très bien. Le syndrome de Guillain-Barré, huit jours plus tôt. La lucidité était l’une des nombreuses qualités de Claire et j’aurais maintes occasions de l’apprécier pendant les huit années qui allaient suivre. De son côté, elle venait de mettre le doigt sur ma névrose et trouverait, au cours des mêmes années, l’opportunité de s’en amuser, de s’en émouvoir… et de s’en lasser. Au Café Ruc, elle ne savait pas encore que mon état me ferait lui dire un jour la seule chose qu’elle n’avait pas envie d’entendre. Claire avait des tas de qualités mais aucune boule de cristal. Hypocondriaque : un mot à la consonance étrange, rimant avec maniaque, paranoïaque et cardiaque. « Qui souffre d’un état d’anxiété permanente, pathologique, concernant la santé », voilà comment mon Larousse résumait l’affaire. En lisant cette définition, j’en découvris une autre, celle du mot qui précédait. Hypochrome : « Se dit d’une anémie due à une diminution de la concentration de l’hémoglobine dans les globules rouges. » Je sentis d’un coup un vilain coup de pompe et l’envie impérieuse de refermer le dictionnaire. Étant donc établi que l’hypocondrie est une maladie, en voilà au moins une que l’hypocondriaque ne fait pas naître de son imagination. Quant aux autres, toutes les autres, je patauge dedans à longueur d’articles. Chaque matin, les rapports anxiogènes et les études flippantes remplissent ma boîte mail de journaliste Santé. Ils me donneraient aussi sec l’envie de me jeter sous les roues d’un bus de la ligne 191 à Clamart si je n’avais cette possibilité, indispensable à mon équilibre mental, de faire partager mes angoisses à des lecteurs qui ne demandent que ça. Si je devais garder pour moi tout ce dont m’abreuve le milieu médical, j’imploserais comme une vieille télé et l’on me retrouverait un jour prostré devant mon ordinateur, le regard vide, la bouche ouverte et un filet de bave au coin des lèvres. Ceux qui me lisent m’épargnent cette fin piteuse en me délestant d’une part de mon fardeau. Je peux m’épancher sur leur épaule avant qu’eux-mêmes ne le fassent avec leur entourage et ainsi de suite. Dans cette pyramide, ce n’est pas du champagne qui se déverse de haut en bas mais de la peur et c’est moi qui régale. L’appréhension peut tout aussi bien surgir d’une conversation banale. Je suis une éponge et que l’on m’entretienne de fibromyalgie, rubéole, œdème de Quincke ou insuffisance veineuse, je m’imbibe. Tuberculose, arthrite, colopathie ? Je m’imprègne. Bien entendu, je m’attribue en priorité les maladies mortelles, privilégiant celles qui se terminent par une agonie lente, douloureuse et dégradante. Extrait de "Confessions d'un hypocondriaque", Christophe Ruaults (Editions Michalon), 2013.

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