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Après la mort de Kim Jong-il, le Japon entre espoir et doutes

Publié le par M.Hermassi

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, des agents de la dynastie des Kim ont enlevé une vingtaine de citoyens japonais.

Dans leur salon de Kawasaki, banlieue populaire de Tokyo, Shigeru et Sakie Yokota feuillettent l'album de photos familial avec ce mélange de fierté et d'attendrissement que tous les parents nourrissent pour leur descendance. Mais c'est une histoire cauchemardesque que nous content avec une étonnante retenue les deux septuagénaires. Une affaire de terrorisme d'État dont la Corée du Nord s'est rendue responsable et qui a vraisemblablement coûté la vie à leur fille Megumi.

Car c'est bien de la "République populaire démocratique" qu'il s'agit. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, des agents du régime nord-coréen ont enlevé une vingtaine de citoyens japonais. Objectif : obliger les victimes à former les futurs espions au service du "grand leader" ; leur apprendre la langue, la culture, les us et coutumes en vigueur au Japon, avant que ceux-ci ne soient envoyés clandestinement dans le pays. L'otage la plus jeune avait 13 ans ; elle s'appelait Megumi Yokota.

Enlèvements au hasard

Une série de drames vieux d'une trentaine d'années, certes, et qui ne concernent qu'une poignée de personnes raflées au hasard dans un centre commercial, sur une plage ou au retour de l'école. Mais un épisode qui continue de hanter la société japonaise, d'autant que la plupart de ces transfuges malgré eux n'ont plus jamais donné signe de vie. "Quand Megumi a disparu, le 15 novembre 1977, la police a d'abord pensé à un enlèvement crapuleux, se souvient son père, mais nous n'avons jamais reçu de demande de rançon. Toutes sortes d'hypothèses ont alors été envisagées ; certains ont même évoqué la piste des extraterrestres ! À aucun moment nous n'avons songé à la Corée du Nord ; l'évidence ne s'est imposée que beaucoup plus tard."

Ils avaient d'autant moins de raisons de suivre cette piste que la jeune fille aux joues rondes et à la frange sage fut une des premières victimes de cette série de rapts (17 avérés), tous effectués selon le même mode opératoire, souvent dans la même région. Sur la plage de Niigata, principale ville de la côte occidentale, où les Yokota vivaient à l'époque, le chef de la police Hidesuke Sakata pointe du doigt le grand large. De l'autre côté de la mer du Japon, à quelques centaines de milles nautiques, c'est la Corée du Nord. "Le commando arrivait de nuit à bord d'un bateau-espion, gagnait le rivage en canot pneumatique, s'emparait d'une ou de deux personnes au hasard et repartait, explique-t-il. C'est comme ça qu'ils ont enlevé Megumi, mais aussi un couple qui se promenait le long du rivage, quelques mois plus tard, et encore une mère et sa fille sur l'île de Sado", dont les montagnes se découpent sur l'horizon. D'autres encore ont croisé le chemin des agents nord-coréens à Kagoshima, Ishikawa ou Tottori.

Rêve de pirate

Il y a quelques années, les gardes-côtes japonais ont réussi à intercepter un de ces navires prédateurs, aujourd'hui exposé dans un musée de Yokohama. La dynastie des Kim ne s'est jamais souciée de nourrir à sa faim la population nord-coréenne mais, apparemment, rien n'est trop beau pour ses services secrets. Un rêve de pirate somalien que cette embarcation ! Sous un maquillage de paisible chalutier se dissimule un bateau mère à la coque taillée pour la vitesse, propulsé par quatre énormes diesels, armé de canons de différents calibres habilement dissimulés et dont les flancs renferment une vedette rapide, elle-même dotée de tous les raffinements de la technologie occidentale pour aborder les côtes.

Au fil des ans et des disparitions, les soupçons ont commencé à se porter sur Pyongyang. Un pays qui n'avait pas hésité à faire exploser en vol un avion de ligne sud-coréen en 1987 (115 morts), dans le seul espoir de torpiller les Jeux olympiques de Séoul l'année suivante, était parfaitement capable de subtiliser des ressortissants japonais. Mais le gouvernement n'en a eu la preuve formelle que tardivement, lorsqu'une espionne nord-coréenne fit défection. Kim Hyun-hee est, précisément, l'une des deux responsables de l'attentat contre le vol de la Korean Airlines. Au cours de son débriefing, la repentie, qui s'était fait passer pour Japonaise, a reconnu avoir tout appris de Yaeko Taguchi, une jeune femme tombée dans les filets de la Corée du Nord en 1978.

Responsabilité reconnue

Lors d'une période de réchauffement bilatéral, en 2002, le "cher leader" Kim Jong-il a officiellement reconnu devant le Premier ministre japonais de l'époque, Junichiro Koizumi, la responsabilité de son pays. Il a même accepté de relâcher cinq otages que, depuis, les autorités japonaises protègent jalousement de la curiosité des journalistes. Mais le geste a été sans lendemain. Pyongyang a, ensuite, assuré qu'après s'être mariée à un otage sud-coréen et avoir donné naissance à une fille, Megumi Yokota s'était suicidée. Soumises à un test ADN, les cendres restituées à ses parents se sont révélées appartenir à un tiers. À d'autres familles, le régime nord-coréen a expliqué que leur proche n'avait jamais été enlevé ou avait été victime d'un accident de la route. Dans un pays où la circulation automobile était, à l'époque, à peu près inexistante... 

Pour le Japon, la vérité sur le sort des otages et la libération des derniers survivants sera le véritable révélateur d'un éventuel changement à Pyongyang.

LePoint.fr

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